Les internautes sont-ils des bandits ?

Le par | Catégorie: Réseaux sociaux, Web.

J’ai commencé d’utiliser internet en 1996.

A l’époque, Free n’existait pas, les connexions internet se payaient à la minute, les modems faisaient des bruits de ressort et ICQ se lançait avec un son de paquebot prenant le large.

C’était ça internet : le large. C’était horriblement lent, c’était cher, on ne savait pas comment ça marchait mais ça avait quelque chose d’irrémédiablement addictif. On pouvait discuter pour la première fois avec des Australiens, des Américains, des Canadiens, des Danois et dans les publicités IBM, un vieux sage africain susurrait aux téléspectateurs « je crois que la planète a rapetissée ».

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Depuis, les choses ont bien changé. Les débits ont crû, des empires se sont construits et sont sont effondrés, les marques ont fait leur apparition et les états se sont mis en tête de réglementer le web toujours plus avant, traitant parfois les utilisateurs comme des bandits. Les termes employés pour désigner les internautes au moment des débats sur la loi Hadopi par exemple me laissent toujours pantois : on a presque l’impression d’avoir à faire à des meurtriers.

Pourtant, ces rodomontades des gouvernements n’empêchent pas les citoyens de contourner la loi. Tout le monde continue de télécharger illégalement, les printemps arabes transforment facebook et twitter en outil de renversement des états, la tendance se poursuit d’ailleurs en Turquie où le gouvernement conservateur tente vainement d’arrêter les Twittos qui appellent à la grève, les habitants de Boston se servent des réseaux sociaux pour doubler la police et identifier des suspects, quand aux élèves de terminale, ils laissent des commentaires sur les fan pages d’historiens célèbres pour leur dire qu’ils préfèrent ses podcasts à l’école.

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Tout chercheur en sciences humaines qui se respecte ne peut pas s’empêcher de flairer quelque chose, de se dire qu’un truc est en train de changer. Pourquoi les internautes transgressent-ils les règles ? Qu’est-ce qui fait qu’à moment donné, ils décident de franchir la clôture ? Pourquoi décident-ils de désobéir ? De contourner la loi, de la flouer ou de s’y opposer ? Les internautes sont-ils d’insatiables pillards, des sauvageons qu’on a eu le tort d’élever au modèle gratuit ? Ou y-a-t-il des raisons profondes qui permettent d’expliquer des phénomènes aussi divers que le téléchargement illégal, le détournement de facebook à des fins politiques ou encore la résolution d’affaires criminelles sur la toile par les internautes.

 

Et si Marx avait la clef ? (Brisez les idées reçues)

marxJe suis certain qu’à la simple lecture du mot « Marx« , vous vous êtes dit : « Ah, ce mec appartient à l’extrême gauche, il va nous faire de la propagande communiste ». Et bien vous venez de résumer en une simple phrase tout le grand drame de Marx : la majorité des gens pense que Marx, c’est le parti communiste. Pourtant, il n’y a finalement que très peu de rapports entre les analyses que Marx développe au XIXème siècle sur l’économie et les doctrines léninistes et staliniennes qui deviendront la pensée officielle d’un certain nombre d’états totalitaires au XXème siècle. Si vous voulez mon avis, à le lire, Marx les aurait d’ailleurs probablement condamnées.

Si Marx s’est incontestablement engagé pour la défense des conditions de travail des ouvriers, il n’a en réalité que très peu écrit sur le communisme. L’essentiel de sa pensée est une analyse du capitalisme. En effet, Marx est d’abord un économiste brillant et un sociologue qui connaissait sur le bout des doigts les problèmes de son époque. 

Quand on s’intéresse de plus près à la pensée de Marx, on s’aperçoit qu’il invente une sociologie du rapport de force. Et j’entends rapport de force au sens du Cardinal de Retz : « L’histoire est un rapport de force -entre des groupes antagonistes- et c’est le vainqueur qui l’écrit ». Mais voyons comment cela s’applique.

Nous avons en France une conception très « unitaire », très jacobine de la société : tous les individus sont égaux, similaires et fraternels. Nous formons un corps social uni, soudé, indivisible. Nous sommes tous les enfants de la république et nous adhérons tous sans réserve au contrat social. Marx au contraire, nous propose une vision très différente : il pose que la société n’est pas homogène. Au contraire, elle est fragmentée. Elle est constitué de groupes dont les intérêts sont très différents et dont les objectifs vont être antagonistes.

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Pour Marx, une société n’est pas constituée de clones. Elle est constituée de gens aisés, de classes moyennes, de gens aux revenus modestes, de gens qui vivent en ville, de gens qui vivent à la campagne, de gens qui ont facilement accès aux infrastructures, de gens qui en sont plus éloignés, etc. Et ces conditions socio-économiques différentes vont fragmenter la société en groupes distincts : les gens aux revenus les plus modestes, par exemple, vont avoir des problèmes de gens modestes : trouver un meilleur travail, payer son loyer, épargner pour partir en vacance, faire attention à ce qu’on dépense au supermarché, etc. L’ensemble des gens aux revenus modestes vont avoir ces problèmes en commun et vont de facto constituer une classe, un groupement d’intérêts. A l’inverse les gens les plus aisés, depart leur condition socio-économique vont avoir des problèmes et des besoins de gens aisés : faire tourner son entreprise, trouver des places pour l’opéra, acheter une maison, etc. Les gens aisés vont avoir ces intérêts là en commun et vont de facto constituer une classe, c’est à dire un groupement d’intérêt.

 

Le pouvoir n’est pas de droit divin, le citoyen joue avec l’état

Ce qui est intéressant dans la théorie de Marx, c’est qu’on joue un coup à trois bandes : les conditions socio-économiques font pression sur les individus qui font pression sur le monde des idées pour satisfaire leurs besoins. Par exemple, si j’ai un salaire modeste, les prix du supermarché vont être prohibitifs, je vais avoir du mal à me nourrir correctement et je vais exprimer ce besoin au niveau politique en votant pour des candidats communistes qui soutiennent le pouvoir d’achat des plus modestes. A l’inverse, si je suis plus aisé et que j’ai une entreprise, mon premier souci sera de la préserver et je vais donc plutôt voter pour un candidat UMP favorable aux entreprises. C’est ce que Marx appelle le matérialisme historique : les conditions socio-économiques orientent les besoins des individus qui se mettent à exprimer ces besoins dans le ciel des idées sous une forme politique, juridique ou culturelle.

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Dans ce cadre là, Marx redéfinit la notion même du pouvoir : le pouvoir politique ne représente pas l’ensemble des citoyens, il ne représente que la classe qui le détient. Quand les communistes sont au pouvoir, ils ne servent que les gens les plus modestes. Quand la droite est au pouvoir, elle ne sert que les classes les plus aisées. Pour Marx, le contrat social n’est donc pas une loi universelle qui sert les intérêts de toute la nation rassemblée sous une même bannière. La loi de la république, c’est en fait la loi du clan qui détient le pouvoir. Et les autres clans, dont les intérêts ne sont pas représentés par le clan au pouvoir, vont tenter d’échapper à la loi ou en tout cas de la négocier. Et ils vont le faire de deux façons : la contourner ou s’y opposer.

On trouvera une jolie illustration de ce mécanisme dans le très bon reportage de Nicolas Beau et Saïd Bakhtaoui, la Tunisie des oubliés. Les classes pauvres tunisiennes, celles qui n’habitent pas les grandes villes, celles dont le gouvernement ne s’occupe plus forment un groupement d’intérêt qui s’oppose à l’état de deux façons :

– Le contournement : pour survivre, les gens se livrent à toutes sortes de petits arrangements ou de petites infractions comme la vente de vêtements. Au-delà d’un certain point, l’illégalité peut d’ailleurs être convertie en ascenseur social si l’état est en panne.

– L’opposition frontale : la classe pauvre, qui a la base n’est pas plus islamiste que ça, se raccroche aux mouvements radicaux en disant « ce sont nos champions, eux au moins ils font quelque chose pour nous, pas comme l’état ». La classe pauvre va se servir des islamistes pour taper sur l’état qu’elle juge absent.

Là où la société de Rousseau parlait du contrat social, Marx voit donc le pouvoir sous l’angle de la théorie des jeux : les individus évaluent comment ils peuvent négocier avec le pouvoir, ce qu’ils ont à gagner et ce qu’ils ont à y perdre.

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Facebook & Twitter sont des outils de réforme de l’état

Dans ce bras de fer qui oppose le citoyen à l’état, la technologie constitue une arme de négociation. Chaque fois que l’état ne sert pas les intérêts de la population, chaque fois qu’il est absent, chaque fois qu’il est incompétent ou chaque fois que l’état est plus un boulet qu’une aide pour affronter des conditions socio-économiques difficiles, les citoyens vont -entre autres- se saisir de la technologie pour déborder les gouvernements.

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Il y a à mon sens plusieurs exemples à donner :

– Durant les attentats de Boston, la population américaine considère que la police est lente, qu’elle n’a que des bandes vidéos de qualité médiocre et que de toute façon, vu la gravité de la situation, les citoyens sont en droit de se saisir du pouvoir pour assurer leur propre sécurité. Les gens vont donc utiliser les médias sociaux pour publier leurs vidéos du marathon et aider la police à identifier très rapidement les suspects.

– Durant les printemps arabes, la population en porte-à-faux avec les régimes totalitaires qui l’oppressaient va réassigner le rôle de facebook : le réseau social va devenir une tribune politique et un outil d’organisation de la résistance. Le phénomène se poursuit d’ailleurs en ce moment même en Turquie où un état de mouvance islamiste qui ne représente que lui-même tente d’imposer un contrat social qui ressemble à une camisole de force à une classe moyenne élevée dans l’idéal laïc d’Atatürk inspiré de la révolution française. Mais on aurait tout aussi bien citer Wikileaks.

– Même chose pour le téléchargement illégal dont on pourra se demander s’il n’est pas une façon pour la population de déclarer la guerre à des majors qui ont verrouillé non seulement les contenus mais aussi les modes de consommation. Depuis des années, ce qui est important pour les usagers, c’est de regarder ce qu’ils veulent, quand ils veulent, où ils veulent, comme ils veulent et pas d’acheter un dvd à la Fnac ou de se voir imposer un programme par la télévision. On excluera d’ailleurs de ce débat, la gratuité qui n’est pas à mon avis un argument : un grand nombre de gens payaient pour avoir accès à mégavideo ou à d’autres services illégaux, c’est donc qu’il y a bien un marché. Mais peut-être pas le marché dicté par les sociétés de production.

– Le dernier exemple frappant est celui de l’éducation : on voit de plus en plus de jeunes étudiants déborder les manuels scolaires et les cours des professeurs pour aller chercher par eux-mêmes une information présentée de façon plus attractive et plus riche. Entre s’imaginer d’après un manuel scolaire poussiéreux comment fonctionne la mitose et la voir en action en 3d, il semble que beaucoup d’étudiants aient choisi.

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On voit donc comment les individus suivent obstinément leur propre intérêt : ils redéfinissent la technologie et réassignent son propos au gré des besoins qu’ils cherchent à résoudre, quitte à déborder au passage l’état ou bien les éditeurs. J’apporterai donc deux conclusions à mon propos. Tout d’abord, on pourra se demander comme les sociologues du XIXème siècle (Comte, Marx…) si l’état n’est pas un phénomène secondaire par rapport aux grandes dynamiques sociales ? Ensuite, on pourra se demander si la société n’est pas en train de faire sa révolution web 2.0 en refusant un pouvoir pyramidal qui impose unilatéralement sa loi aux citoyens. On est peut-être en train de passer à un  équilibre des pouvoirs au sens de Montesquieu : si l’état doit évidemment garder certaines de ses prérogatives comme la justice, il est clairement en train d’être discuté.

 Olivier

 

olivier Mokaddem

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