Le Web 2.0 ? Ce n’est pas une révolte sire, c’est une révolution.

Le par | Catégorie: Réseaux sociaux.

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J’ai participé vendredi dernier à la soirée « Dizain » qui marquait l’ouverture de « Futur en Seine » au 104. Les intervenants y ont présenté des projets très intéressants. Je pense notamment à Talking Things, à Paris m’appartient ou encore à Démocratie ouverte. Nous avons également pu écouter le très intéressant exposé de Nathan Stern, le créateur de Peuplade, qui semble reparti pour de nouvelles aventures. Quand à Loïc Shorter de chez Orange, il s’est intéressé à la créativité collective et à la révolution web 2.0.

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Dans sa présentation, Loïc situait l’origine de la révolution web 2.0 dans la Californie des années 60. Il a commencé par rappeler  la définition classique de la révolution web 2.0 : la révolution web 2.0, c’est le basculement d’une structure de communication pyramidale (où une seule source impose son message à une audience nombreuse et passive) à une structure de communication distribuée et communautaire.

En clair, on est passé de la télé des années 60 où il n’y avait qu’une seule chaîne d’état obligatoire à du micro-blogging de masse où chacun peut challenger n’importe qui, quelle que soit sa taille ou son statut : aujourd’hui, un blogueur peut faire trembler une multinationale. La révolution web 2.0, c’est donc le principe de Warhol appliqué à la technologie : chacun peut avoir 5mn de gloire. La révolution web 2.0, c’est la fragmentation de la parole qui était jusque là concentrée entre les mains de quelques uns.

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Loïc a ensuite défendu en filigrane une thèse finalement très proche de celle de Bourdieu : ce sont les individus à la marge d’une société qui sont les plus intéressants, précisément parce qu’ils sont en dehors du système, en dehors de l’establishment et qu’ils sont donc capables de le remettre en cause. Ce sont donc eux qui renouvellent la société. Ce sont eux qui produisent les révolutions. Un système pyramidal et centralisé ne pouvant par opposition produire que des idées conservatrices.

Si on part de ce principe, Loïc a donc raison de faire démarrer la révolution web 2.0 dans la Californie des années 60 : le Golden State est à l’époque bourré de marginaux, des Hippies, avec parmi eux des gens comme Steve Jobs qui n’auront de cesse pendant les années qui vont suivre de révolutionner la création en faisant passer dans leurs produits des valeurs d’épanouissement personnel, valeurs qui sont même aujourd’hui revendiquées comme la signature de la marque. Tim Cook rappelait encore à la fin de la Keynote du WWDC 2013 : « Faire de bons produits, des produits qui rendent les gens heureux, ce ne sont pas que des mots pour nous ».

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La thèse de Loïc est très intéressante mais elle n’est pas encore complète : une révolution n’est pas le fait d’un seul homme. C’est aussi l’adhésion de toute une société ou au moins d’une grande fraction qui décide de se mettre en mouvement. Après tout, Apple aurait très bien pu sortir son premier iPhone sans que personne ne veuille l’acheter.

De même pour la révolution web 2.0, c’est tout un corps social, c’est même tout un corps mondial qui se saisit soudainement de la technologie pour en faire autre chose. Il nous manque donc une réponse : c’est quoi une révolution ? Ca marche comment ? Quels en sont les ressorts ?

 

C’est quoi une révolution ?

marxLa question est d’autant plus intéressante que l’on parle souvent de Révolution Numérique en discutant de ses conséquences mais sans jamais en comprendre les causes. Or, pour pouvoir anticiper les changements, il faut comprendre leur mécanique. Pour saisir les rouages de la révolution numérique, nous allons donc faire appel au sociologue par excellence des révolutions : Marx.

Je vous refais le petit laïus de l’article précédent en accéléré : Marx n’est pas à confondre avec le communisme qui, au fond, lui a fait beaucoup d’ombre. Marx a essentiellement (et brillamment) écrit sur le fonctionnement de l’économie et sur les dynamiques sociales. Et pour reprendre Jacques Attali dans son dernier livre « Urgences Françaises » : « L’idéologie Marxisante [a été] conçue par des gens qui n’ont jamais lu Marx ».

Que nous dit Marx sur les révolutions ?

1 – Les révolutions ne sont pas des accidents de l’histoire. Ce sont des phénomènes réguliers et nécessaires, qui ont une fonction et qui se produisent quand un certain nombre de conditions sont réunies. Marx aurait dit « quand les sociétés sont mûres ».

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2 – Le ressort d’une révolution, c’est la contradiction entre forces productives et rapports de production. En clair, une révolution, c’est un clash entre ceux qui génèrent de l’argent frais et ceux qui possèdent les murs. C’est une rupture entre d’une part les nouveaux acteurs d’une société, ceux qui construisent le monde, ceux qui tissent la modernité et d’autre part ceux qui le possèdent, ceux qui gouvernent. C’est un clash entre forces progressistes et forces conservatrices.

Pour bien saisir le mécanisme, nous allons prendre l’exemple de la révolution française. D’un point de vue Marxiste, la révolution française est un clash entre la vieille noblesse d’ancien régime et la nouvelle bourgeoisie tout fraîchement créée par la révolution industrielle naissante. Au moment de la révolution française, la noblesse ne représente déjà plus personne. Les nobles sont issus du vieux système agraire et féodal de servage qui les a porté au pouvoir mais qui est déjà en train de se faire éclipser par les progrès à venir de la révolution industrielle.

On se retrouve donc dans un situation paradoxale où ceux qui ont les rênes de l’état, les nobles, ne sont pas ceux qui produisent les richesses, à savoir les bourgeois. Les bourgeois vont donc renverser la noblesse pour acquérir le pouvoir : on va ainsi passer de l’ancien régime aux Bonapartes. Les forces progressistes, les bourgeois, vont donc balayer irrésistiblement les forces conservatrices de la société, les nobles, pour pouvoir s’exprimer à plein. C’est ce qu’Isaac Asimov appelle avec beaucoup d’humour « le vide ordure de l’histoire » : on fait place nette.

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3 – Les idées révolutionnaires procèdent du matérialisme historiqueLà encore, on peut reprendre l’exemple de la révolution française : on a toujours l’impression que ce sont les philosophes du siècle des lumières qui ont préparé la révolution. En fait, il faut prendre la chose à l’envers : c’est la révolution qui les a créé. En effet, la révolution ne démarre pas comme un coup de feu en 1789, elle démarre bien avant, elle mûrit au sein de la vieille société d’ancien régime. Il serait faux de croire que le clash entre noblesse et bourgeoisie intervient en 1789, il est présent depuis longtemps sous l’ancien régime.

La révolution de 1789 n’est que la fin du clash, sa résolution en quelque sorte, résolution qui se solde par la victoire de la bourgeoisie. Et les textes révolutionnaires des philosophes qui semblent préparer 1789 ne sont en fait que la conséquence (Marx aurait dit l’expression au niveau des idées) d’un malaise, d’un rapport de force sous-jacent qui minait depuis longtemps la société d’ancien régime.

 

Du coup, c’est quoi la révolution numérique ?

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1 – Une révolution, c’est un bras de fer : pour comprendre la dynamique de la révolution numérique, il faut donc repérer où se trouvent les points de friction à l’heure actuelle.

– En économie : la fermeture de Virgin, M6 et TF1 qui serrent les fesses devant l’arrivée de Netflix et de Google TV, le logiciel libre, l’Apple Store face à Warner,  l’apparition d’Ebay ou d’Etsy …

– En politique : les printemps arabes, le mécontentement politique en Europe, l’exception culturelle française, Occupy Gezi, les grèves pour la réouverture de la télé grecque, Wiki leaks, Prism, Anonymous, la démocratie participative …

– Dans le culturel et le social : le téléchargement illégal, l’opposition entre Google et la BNF, l’exception culturelle française, la mauvaise réputation des jeux vidéos …

En mettant en parallèle ces différents évènements, on voit bien comment les grandes firmes américaines (Google, Apple, Facebook, Twitter…) sont en train de faire voler en éclat les anciens rapports de production (l’hégémonie étouffante de Virgin, TF1, des gouvernements arabes, de la démocratie paternaliste …) pour permettre à de nouvelles forces productives (vous, moi, les développeurs d’apps dans leur garage, les producteurs locaux, les télé-travailleurs …) de s’exprimer à plein.

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La création et la diffusion des contenus numériques, qui étaient jusque là serrées entre les mains de quelques majors – dont l’état- sont en train d’être redistribuées au sein de la population. Des plateformes comme Youtube et l’Appstore ont libéré le marché : chacun dispose des outils pour créer et diffuser du contenu. Youtube et l’appstore sont des places de marché ou chacun peut venir vendre la production qu’il a créé dans son garage.

 

2 – Cette transformation produit des conséquences diverses :

– Au niveau économique : la fin des intermédiaires inutiles. On le voit bien à travers des cas emblématiques comme Virgin Megastore vs la Google TV ou l’Appstore. A moins qu’il y ait une valeur ajoutée à passer par Virgin, les gens l’outrepassent et vont consommer directement à la source. Par exemple, les gens téléchargent Games of Thrones directement, ils n’attendent plus que Canal+ le diffuse (en retard). L’autre conséquence, c’est la formidable densification de l’offre et donc en miroir la fragmentation de l’audience.

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– Au niveau politique : on observe de la discussion. On pourra à ce sujet reprendre la description que Talleyrand fait de la société française juste avant la révolution : « [On allait] au salon de courtisanes fameuses. On discutait. Chacun se trouvait trop gouverné. Peut-être n’y a-t-il aucune époque de notre histoire où on l’ait été moins, et où chacun, individuellement et collectivement, ait autant franchi ses limites. » Et on observe aussi un besoin de contrôle : les individus ne restent plus passifs, ils sont devenus agissants et n’hésitent plus à challenger le pouvoir pour lui demander des comptes : les pays arabes longtemps balayés d’un revers de la main comme des pays du tiers monde ont ce coup-ci 50 ans d’avance sur nous. Ils ne veulent pas voter pour quelqu’un sur lequel il n’ont plus de droit de regard une fois les élections passées, il veulent agir avec lui au cours de son mandat.

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– Au niveau culturel, une vraie démocratisation de la culture. La culture et le ludique sont devenus un marché gigantesque. Les masses ont soif de culture. Et on voit bien comment des acteurs comme la BNF vont finalement passer au vide ordure de l’histoire parce qu’ils inscrivent toujours leur action dans le vieux schémas pyramidal de communication. Ils se voient comme une tour d’ivoire de la culture, ils sont en posture défensive, ils pensent devoir défendre une exception culturelle. Là où en face, le marché se contrefiche de leur exception.

Le marché ne les voit même pas comme une source de diffusion. La seule chose qui les sauverait, c’est de prendre la vague en marche, d’ouvrir les portes, de produire des contenus accessibles, vulgarisés, opérationnels, traduits, podcastisés, présentés par le collège de France et envoyés depart le monde via TV5 Monde ou France 24. On ne défend pas une culture, on la fait découvrir.

On voit bien au final, ce qui caractérise cette révolution : vous, moi, pauvres péquins sommes devenus des acteurs et plus des spectateurs passifs. On est passés d’un coup des régimes Ottomans à la démocratie Grecque.

3 – Une révolution, est-ce que c’est un homme providentiel ?

C’était une des questions de l’article : est-ce que ce sont quelques hommes qui font l’histoire ? Comme Steve jobs par exemple ?

Moi, je dirai que c’est plutôt les outils qui font l’histoire : un outil technologique, c’est comme une faille dans un barrage. Le malaise social, vous devez l’imaginer comme des tonnes d’eaux accumulées derrière le barrage monté par les forces conservatrices de la société. L’outil, c’est une faille dans le barrage. Prenons un exemple : cela faisait longtemps que le malaise couvait dans les pays arabes et puis Marc Zuckerberg a eu la bonne idée de créer facebook et « pouf », c’est parti tout seul : les gens ont pris conscience les uns des autres et ça a créé une réaction en chaîne, un effet de groupe. Comme je le disais dans mon article précédent, ça a rééquilibré le rapport de force et du coup, ça a libéré la pulsion.

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Le plus intéressant dans tout ça, c’est que la révolution qu’on est en train de vivre, elle n’est peut-être pas Marxiste après tout. Elle est peut être positiviste. C’est peut-être une société du savoir dirigée par les ingénieurs et les scientifiques ?

olivier Mokaddem

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